Terre fatiguée, horizons incertains : la migration risquée vers le Nigéria

  • août 13, 2024
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Terre fatiguée, horizons incertains : la migration risquée vers le Nigéria

A Bopa et Houéyogbé, le départ est devenu une habitude. À Lobogo, Doutou ou Possotomè, il suffit de tendre l’oreille pour entendre les récits de départs vers le Nigéria. Des jeunes, parfois à peine majeurs, quittent leurs familles, leurs champs, leurs ateliers et même l’école pour tenter leur chance de l’autre côté de la frontière. Ce phénomène, loin d’être nouveau, s’est intensifié ces dernières années, malgré la crise économique qui secoue le géant voisin. Le paradoxe est frappant : alors que le naira est en chute libre et que le coût de la vie explose au Nigéria, ce pays continue d’attirer les jeunes Sahouè comme un aimant. Pourquoi ? Parce qu’au village, la terre est fatiguée et des promesses de développement tardent à se concrétiser.

Pour Rodrigue, 25 ans, le choix était simple : rester et végéter ou partir et tenter sa « chance ». « Même si le naira ne vaut plus grand-chose, là-bas on peut faire du commerce tous les jours. Ici, au village, il n’y a rien. Je préfère vendre des sachets d’eau à Lagos que rester à cultiver sans rien gagner». Grâce, 21 ans, revenue d’Ibadan, raconte une autre facette du rêve : « Ce n’est pas facile mais il y a du mouvement. Les gens achètent, vendent, vivent. Au village, c’est le silence. » Ces témoignages traduisent une réalité : le Nigéria, malgré ses difficultés, offre une illusion de mouvement, de vie, de possibilité. Et pour une jeunesse en quête de dignité, cela suffit à justifier le risque. Mais tous ne reviennent pas avec des motos de marque Bajaj ou des téléphones flambants neufs. Certains reviennent brisés, d’autres ne reviennent jamais. Sèdjro, 30 ans, a dû travailler pendant 2 ans mais toute mon économie a été volée. Je suis rentré sans un rond. Claver, lui, a été piégé par un réseau criminel : « J’ai payé pour partir en Europe à partir de Lagos. On m’a donné un faux passeport. A l’aéroport, j’ai été refoulé. C’est difficilement que je suis rentré au Bénin ».

Ces récits ne sont pas isolés. Ils sont le reflet d’une migration non encadrée où les jeunes sont livrés à eux-mêmes, vulnérables aux abus, à l’exploitation et aux dérives. Face à la précarité, certains jeunes migrants basculent dans des activités illicites : prostitution, cybercriminalité, trafic de drogues, vols à main armée, etc. Cette criminalité importée fragilise la sécurité intérieure du Bénin et alimente un climat de méfiance dans les villages. Les jeunes revenus du Nigéria développent des excentricités vestimentaires, s’habillant à la Asake ou comme Naira Marley, des artistes nigérians connus pour leur genre musical, l’afrobeats, un mélange de la pop de rue et du hip-hop, avec des paroles en anglais, en pidgin et en yoruba. D’autres, plus « dynamiques » rentrent au bercail avec des biens matériels mais sans explication claire. Ils deviennent des modèles pour les plus jeunes, créant un cercle vicieux. Dans les localités sahouè, les départs massifs désorganisent les familles et les exploitations agricoles. Les écoles se vident. Les parents, souvent impuissants, assistent à la fuite de leurs enfants vers un avenir incertain. « Mon fils est parti il y a deux ans. Il n’a jamais appelé. Je ne sais même pas s’il est vivant », confie une mère à Yègodoé.

L’exode rural des jeunes vers le Nigéria est un cri de détresse sociale. Il révèle les failles du développement local, l’absence de perspectives et les dangers d’une jeunesse livrée à elle-même. Pour éviter que cette migration ne devienne un vecteur de criminalité et de désintégration sociale, le Bénin doit agir vite, fort et durablement.

Anicet AKOHOUVI